De Madrid : danser sur les urnes ? [Article 11]

Certains iront voter. Pour faire barrage à la droite. Ou pour punir la gauche. De là à faire du mouvement du 15 mai une mollassonne agglomération de socio-démocrates soluble dans le système, il y a un pas. Dans le Madrid dit « indigné », sur la Puerta del Sol, dans les assemblées de quartier ou dans les milieux militants, le vote de demain ne passionne pas grand monde. Leur politique est ailleurs, disent-ils.

La messe est dite, enfin il paraît : le PP, parti de la droite populaire post-franquiste, va remporter les élections de demain (20 novembre) face au PSOE de Rubalcaba (post-Zapatero). Les doigts dans le nez, majorité absolue au parlement attendue. Il faut dire que le parti « socialiste » espagnol est tellement discrédité que Rajoy (post-Aznar), falot politicard sans charisme en charge de la campagne PP, n’a qu’à se baisser pour ramasser les voix. Avec cette obsession stratégique : ne surtout rien dévoiler concernant son programme. Le dernier débat télévisé entre le candidat made in PSOE et Rajoy a ainsi tourné à l’absurde jeu d’esquive, le premier attaquant sur l’absence de programme du PP et le second rétorquant qu’il ferait mieux de la fermer vu que le PSOE avait foutu le pays dans une merde noire (plus de 20 % de chômage, record de la zone euro). Discours vendeur. D’autant que le transparent champion du PP se garde bien d’annoncer les coupes budgétaires que son parti s’empressera inévitablement de mettre en branle dès la chambre investie. On n’est pas aux pièces, ça peut attendre les lendemains d’élection…

Le visiteur de passage à Madrid, pour peu qu’il s’intéresse aux mouvements sociaux et aux suite du 15-M1, ne peut que remarquer la pauvreté du débat politique dit conventionnel dans un ville où les initiatives auto-gestionnaires et/ou sociales sont omniprésentes, dans le centre comme en périphérie. D’un côté, les vieilles badernes et leurs médias vassaux qui servent la soupe politicarde habituelle sans même l’épicer de discours un tantinet novateurs (hormis quelques clins d’œil de façade aux indignés, ça ne mange pas de pain). De l’autre, une partie de la population (et pas seulement les militants, de loin) qui envahit les rues et se frotte au débat d’idées et à la démocratie directe avec une constance que les pontes des deux principaux partis (et leurs satellites type Izquierda Unita – PC et certains verts – et Izquierda Anticapitalista – le NPA du coin2) n’atteignent même pas en rêve. Fracture symbolique qui n’étonne plus grand monde, évidemment. « PSOE/PP, la misma mierda es3 », c’est un fait acquis ; «  Vous ne nous représentez pas.  »

Alors que 15-M continue son travail de sape contre le système (de manière moins spectaculaire et massive qu’à ses débuts sur la Puerta del Sol : décision a été prise de décentraliser le mouvement, autour d’assemblées populaires de quartier) et que les initiatives auto-gestionnaires se multiplient (centres sociaux, assemblées de voisins, occupations), la victoire promise au PP donne un léger goût d’aigre à la tambouille alternative mitonnée ici. Surtout, elle constitue un passage de relais lourd de conséquences. Dans un pays où, fantôme de Franco oblige, il n’y pas de parti d’extrême-droite type FN, la victoire d’une force politique plus que conservatrice effraye. D’où l’omniprésence des débats sur le « vote utile » (opposé à « l’abstention critique », voire à « l’abstention active »).
Lucia, activiste du Patio Maravillas, impressionnant centre social auto-géré installé au cœur de Madrid, souligne la complexité de la situation : « Le mouvement du 15 mai a enfin permis d’apposer un début de fracture à cette politique de transition qui s’était imposée après Franco, une approche bipolaire qui a pollué l’approche politique de beaucoup de gens. C’était les fascistes contre la gauche, point barre. Ma mère, par exemple, a été logiquement traumatisée par le franquisme ; du coup elle ne comprend pas que je n’aille pas voter pour faire barrage à la droite. » Une situation loin d’être figée, s’empresse-t-elle d’ajouter : « Avant le 15-M, le vote était pour beaucoup une manière de laver leur conscience, de se dire qu’ils avaient fait leur devoir politique. Maintenant que les gens sont beaucoup plus investis dans des initiatives locales, type assemblées populaires ou mouvements sociaux, ils sentent moins le besoin d’aller voter. Leur politique est ailleurs que dans les urnes.  »

Si le 15-M s’est construit sur le rejet des partis et de leur organisation hiérarchisée, sur une logique intégralement auto-gestionnaire, la tentation du vote reste présente, surtout chez les moins radicaux. Certains ont même tenté de créer un parti estampillé 15-M censé participer aux élections, initiative heureusement repoussée en bloc lors des assemblées : pas question de tuer dans l’œuf ce qui fait la force de ce mouvement (soit : son horizontalité). Salvador, libertaire du bouillant quartier de Lavapies :«  Il y a une pression sociale pour aller voter. Cette idée que c’est une chance et un devoir, et que si tu ne votes pas alors tu abandonnes ton droit à critiquer. Mais ça ne prend plus, même hors des milieux anarchistes : on fait de la politique au quotidien, et pas seulement entre militants – cette mascarade électorale ne mérite pas qu’on s’y intéresse.  »

Une position qui n’est pas forcément partagée par tous. L’initiative des activistes numériques d’Anonymous en vue de « pirater les élections » rencontre ainsi un certain succès. L’idée est simple : disséquer la complexe cartographie électorale espagnole (selon les régions et les villes, un vote n’aura pas la même influence sur le résultat final) afin d’inciter les indignados à donner leur vote à la formation qui serait la plus défavorable aux deux locomotives discréditées. Soit : tenter de renvoyer le PP et le PSOE chez leurs mamans en votant pour des partis tels que IU, IA, Equo4, voire en votant nul5. Une idée très critiquée chez les plus radicaux. Croisés dans les rues de Madrid, quelques slogans enfoncent le clou abstentionniste : « Nos rêves n’entrent pas dans leurs urnes » ; «  Voter, c’est mourir un peu  » ; « Ton vote avalise leur vol » ; «  Danse sur les urnes  » ; «  Grand ou petit, la taille importe peu. Les grands partis font ce que les petits feraient s’ils en avaient l’occasion  ».

Bref, les avis divergent. Logique. Le débat sur l’abstention renvoie à une fracture au sein même du mouvement du 15 mai, entre ceux qui veulent améliorer le système (disons : les réformistes) et ceux qui veulent le renverser (les révolutionnaires). Gonzalo, journaliste pour le quinzomadaire de lutte Diagonal, estime que c’est le nœud du problème :« Une partie des personnes impliquées pense que quelques changements type nouvelle loi électorale, suffiraient, que ce serait une première étape, une avancée. D’autres estiment que le 15 mai doit déboucher sur une seule chose : un changement radical. Cela donne des débats animés, c’est sûr.  »

Le piège des urnes aura beau se refermer sur quelques naïfs (Emma Goldman à la rescousse : « Si voter servait à quelque chose, ce serait illégal »), gniac, la suite des événements ne se jouera pas demain. Mais sur le long terme, dans la résolution de cette tension latente entre réformisme modéré et autogestion généralisée. A las barricadas ?

1 C’est ainsi que le mouvement né des suites du campement du 15 mai (indignados powa) est dénommé par les Espagnols.

2 À noter : IA est le seul parti à s’être impliqué dans le mouvement du 15 mai et à ne pas faire l’autruche quant aux questions soulevées.

3 Pas besoin de traduire, non ?

4 Le dernier venu, parti écologiste qui base en partie son programme sur celui des indignés.

5 Les votes nuls sont pris en compte, au contraire des votes blancs.